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Maroc : tourner la page du RNI pour rendre au changement sa crédibilité – Tribune d’Isaac Hammouch
Isaac Hammouch
Deux professionnels incarnent le dynamisme économique du Maroc. Entre héritage architectural et modernité urbaine.
3 octobre 2026
Le recul du parti associé à Aziz Akhannouch et les déclarations rapportées de Fatima Ezzahra El Mansouri ouvrent la perspective d’une majorité différente. L’enjeu dépasse les alliances : rétablir la primauté de l’intérêt général, desserrer l’influence des réseaux d’affaires et placer les femmes et les jeunes au cœur du développement.
Le scrutin doit produire davantage qu’un changement de visage
Le Rassemblement national des indépendants a perdu sa position dominante. Avec 66 sièges contre 102 en 2021, son recul dépasse le tiers de sa représentation parlementaire. Cette perte impose un examen du modèle gouvernemental associé à Aziz Akhannouch. Reconduire les mêmes partenaires et les mêmes arbitrages sous une nouvelle direction risquerait de réduire l’alternance à une redistribution des fonctions ministérielles. Le RNI conserve sa légitimité parlementaire, mais celle-ci ne lui confère aucun droit automatique à participer au prochain exécutif. La question centrale est désormais celle de la responsabilité : quels intérêts orienteront les décisions publiques, quelles priorités seront financées et quels résultats les citoyens pourront-ils exiger ?
Makhzen politique et makhzen économique : rétablir la primauté de l’État
La distinction entre makhzen politique et makhzen économique permet d’interroger les équilibres du pouvoir marocain. Le premier renvoie à l’architecture institutionnelle, administrative et sécuritaire organisée autour de la monarchie ; le second désigne les réseaux de fortunes, d’entreprises et d’influence capables de peser sur les choix collectifs. Ces ensembles se recoupent et leurs relations précèdent 1999. Sous Hassan II, la consolidation de l’autorité monarchique a assuré la continuité institutionnelle tout en imposant de lourdes restrictions aux libertés. Les transformations économiques ont ensuite modifié les rapports entre institutions et acteurs privés sans abolir la prééminence monarchique. L’enjeu contemporain est de préserver une capacité d’arbitrage indépendante : l’État ne peut durablement défendre l’intérêt général si les acteurs les plus puissants disposent d’un accès privilégié aux règles, aux contrats ou aux décisions qui les concernent.
Le modèle Akhannouch doit répondre de ses contradictions
Le parcours d’Aziz Akhannouch concentre les interrogations suscitées par la rencontre entre grande puissance économique et direction du gouvernement. Cette configuration exige des garanties particulièrement solides contre les conflits d’intérêts, surtout lorsque les politiques publiques concernent des secteurs liés aux activités économiques de responsables politiques. Le dossier des carburants rappelle la nécessité de ces garanties : en novembre 2023, le Conseil de la concurrence a annoncé des accords transactionnels d’environ 1,84 milliard de dirhams avec neuf distributeurs et leur organisation professionnelle, pour des manquements aux règles de concurrence. Cette procédure visant des entreprises ne constitue pas une condamnation personnelle d’Akhannouch. Elle souligne néanmoins l’importance de contrôles indépendants dans un secteur qui pèse directement sur les dépenses des ménages. La responsabilité gouvernementale consiste à garantir cette indépendance, puis à accepter qu’elle s’exerce sur tous les acteurs, sans protection liée à leur fortune ou à leur proximité politique.
La croissance doit ouvrir des perspectives aux citoyens
La critique du bilan économique doit porter sur ses résultats concrets. Le HCP évalue la croissance à 4 % au deuxième trimestre 2026, contre 5,8 % un an auparavant. Le Maroc dispose donc d’une dynamique économique, mais celle-ci ne suffit pas à établir une réussite sociale. La Banque mondiale constate que les avancées produisent encore trop peu d’emplois, particulièrement pour les femmes et les jeunes. Cette distance entre croissance et perspectives individuelles fragilise la confiance. Les ménages attendent des revenus permettant de vivre, des soins accessibles, une école qui ouvre des possibilités et des territoires capables de retenir leurs compétences. Une baisse de l’inflation ne restitue pas automatiquement le pouvoir d’achat perdu, tandis qu’un investissement visible ne garantit pas un emploi durable. La prochaine majorité devra accepter d’être jugée sur cette expérience quotidienne du développement.
Une majorité sans le RNI devient une perspective concrète
L’hypothèse d’un gouvernement sans le RNI prend une nouvelle consistance. Selon Le Desk, Fatima Ezzahra El Mansouri a déclaré le 3 octobre devant le conseil national du PAM : « Pas de gouvernement avec les Indépendants. » Le communiqué publié à l’issue des travaux ne formalise toutefois pas cette exclusion : la déclaration rapportée doit donc être distinguée d’une décision officielle définitive. Une majorité alternative est arithmétiquement envisageable. Médias24 évoque une alliance entre le PAM, l’Istiqlal, le Mouvement populaire et le groupe UC-MDS, totalisant 216 députés, au-dessus du seuil de 198. Cette possibilité donne un contenu pratique au débat sur la rupture. Elle oblige aussi ses défenseurs à préciser le programme commun, les engagements budgétaires et les garanties de fonctionnement de la coalition.
Le RNI doit pouvoir se reconstruire hors de l’exécutif
Le passage du RNI dans l’opposition pourrait favoriser une clarification utile de sa ligne, de sa direction et de son rapport aux citoyens. Un parti doit pouvoir répondre de son bilan sans bénéficier immédiatement des ressources politiques de l’exécutif. Son maintien au gouvernement préserverait, au contraire, son accès aux portefeuilles et sa capacité de négociation sur les réformes susceptibles de modifier les équilibres antérieurs. Défendre une majorité sans le RNI revient ainsi à réclamer une véritable responsabilité politique, dans le respect de sa représentation parlementaire. Cette orientation ne prendra cependant tout son sens que si elle s’accompagne d’un changement des pratiques : une alternance crédible doit permettre aux institutions de contrôler les intérêts particuliers, quel que soit le parti auquel ils sont associés.
Le PAM devra appliquer à lui-même les exigences du changement
Fondé par Fouad Ali El Himma et partenaire de la majorité sortante, le PAM doit assumer sa propre participation aux politiques précédentes. Sa victoire lui donne la possibilité de modifier les pratiques gouvernementales, mais cette possibilité devra être démontrée. Transparence des marchés publics, prévention vérifiable des conflits d’intérêts et liberté d’action des institutions de contrôle doivent devenir des engagements opposables à tous les responsables. Une majorité sans le RNI ne suffirait pas si elle remplaçait un réseau d’influence par un autre. La crédibilité du PAM dépendra de sa capacité à appliquer les mêmes exigences à ses proches et à ses adversaires, et à protéger une justice capable d’examiner les dossiers indépendamment du poids économique ou politique des personnes concernées.
Une femme à la tête du gouvernement peut ouvrir un tournant économique
La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri comme cheffe du gouvernement, confirmée le 29 septembre par le portail officiel marocain, ouvre une possibilité historique. Sa portée devra se mesurer aux changements accessibles aux Marocaines. Les femmes représentent environ la moitié de la population, mais leur participation au marché du travail demeure autour de 19 %, selon la Banque mondiale. Ce taux d’activité comprend les femmes en emploi et celles qui recherchent un travail : il révèle l’ampleur des compétences laissées à l’écart de l’économie. La présence d’une femme à la tête de l’exécutif peut donner une impulsion politique forte à ce dossier, à condition de lui consacrer des moyens, des objectifs et un suivi public. L’autonomie économique féminine doit devenir une priorité transversale, intégrée aux politiques de transport, de financement, de formation, de protection sociale et de développement territorial.
L’entrepreneuriat féminin exige l’ouverture des marchés
Encourager les femmes à créer leur entreprise suppose de leur donner un accès réel au crédit, aux clients, aux contrats et aux réseaux professionnels. Elles ne doivent pas rester cantonnées à des activités peu rentables tandis que les marchés importants demeurent réservés aux acteurs déjà installés. La Banque mondiale identifie la garde d’enfants, les transports, le financement et les pratiques de recrutement parmi les leviers nécessaires à leur participation économique. Des dispositifs existent déjà, notamment un financement approuvé en avril 2026 qui soutient l’extension des capacités de garde. La prochaine majorité devra les amplifier et publier leurs effets. L’égalité économique exige aussi la protection des salariées, la lutte contre les discriminations et une reconnaissance effective des contraintes familiales. Le potentiel des femmes constitue une ressource majeure pour le pays ; sa mobilisation dépend de possibilités concrètes, pas seulement d’une représentation au sommet.
Les jeunes doivent pouvoir réussir sans dépendre des réseaux
La même exigence d’ouverture concerne les jeunes. La création d’entreprise et l’accès à l’emploi doivent reposer sur les compétences, la qualité des projets et des procédures compréhensibles. Une économie dynamique a besoin de nouveaux entrants capables de concurrencer les acteurs établis. Cela suppose des délais administratifs prévisibles, des paiements publics respectés et un accès au financement qui ne privilégie pas systématiquement ceux qui disposent déjà de garanties importantes. La prochaine majorité devra articuler formation, besoins des entreprises et développement régional, tout en évaluant les résultats de ses dispositifs. L’ambition doit être de rendre la réussite accessible à ceux qui n’ont ni patrimoine initial ni proximité avec les centres de décision.
Le PJD dans l’opposition : un contrôle nécessaire
Le choix annoncé du PJD de rester dans l’opposition peut renforcer le débat parlementaire. Une opposition organisée offre une expression institutionnelle au désaccord et oblige la majorité à justifier ses choix. Son utilité dépendra de la rigueur de son travail sur les budgets, les contrats et les politiques sociales, ainsi que de sa capacité à proposer des alternatives et à assumer son propre bilan gouvernemental. Pour le PAM, reconduire les pratiques anciennes donnerait à ses adversaires un argument puissant : celui d’un changement promis puis abandonné. Une opposition forte peut contribuer à la stabilité lorsqu’elle transforme la contestation en contrôle effectif. Le gouvernement devra accepter cette épreuve et répondre par des résultats vérifiables.
Sahara et énergie : la crédibilité extérieure repose aussi sur la gouvernance
Le dossier du Sahara occidental, dont le Maroc revendique la souveraineté et qui demeure inscrit dans un processus onusien, exige une diplomatie constante. L’ambition énergétique appelle la même discipline : le projet de gazoduc Nigeria–Maroc a franchi une étape institutionnelle en juillet 2026, mais des décisions de gouvernance, de financement et d’investissement restent nécessaires. Ces dossiers engagent des ressources considérables, des partenariats durables et la crédibilité internationale du pays. Leur conduite doit reposer sur des institutions compétentes et une séparation claire entre objectifs nationaux et avantages privés. La cohésion intérieure renforce cette ambition : une politique extérieure est plus solide lorsque les citoyens ont confiance dans l’usage des ressources publiques et perçoivent les bénéfices du développement.
L’eau et les territoires doivent peser dans chaque arbitrage
La rareté de l’eau, les disparités territoriales et les insuffisances du capital humain figurent parmi les contraintes majeures identifiées par la Banque mondiale. Elles doivent être placées au cœur des choix budgétaires. L’eau conditionne l’agriculture, l’industrie et la stabilité des territoires ; l’école et la santé déterminent les perspectives des nouvelles générations ; l’accès aux services publics influence la confiance dans l’État. Les grands investissements, y compris ceux liés au Mondial 2030, doivent être évalués selon leurs coûts, leurs retombées durables et leur articulation avec ces besoins. Chaque contrat public engage une responsabilité envers ceux qui le financent et ceux qui devraient en bénéficier. La prochaine majorité devra rendre ces arbitrages lisibles et défendre leurs résultats devant les citoyens.
Donner au changement un calendrier et des comptes à rendre
La continuité de l’État et la perspective du futur règne de Moulay Hassan invitent à renforcer dès maintenant les institutions. Fatima Ezzahra El Mansouri peut contribuer à cette préparation en annonçant, dès la formation du gouvernement, un calendrier public : objectifs d’emploi féminin, accès des jeunes entreprises aux marchés, évaluation des dispositifs de financement, prévention des conflits d’intérêts et suivi parlementaire des engagements. Une majorité renouvelée devra démontrer qu’elle peut ouvrir des possibilités aux citoyens et imposer les mêmes règles aux acteurs les plus puissants. Maintenir le RNI sans remettre en discussion les mécanismes associés à l’ancienne coalition risquerait d’affaiblir cette ambition dès son départ. Le changement deviendra crédible lorsque les Marocains pourront en mesurer les effets, identifier les responsabilités et demander des comptes sur les résultats.
(*) Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo-marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et de nombreuses tribunes, il analyse les enjeux de société, les questions de gouvernance et les mutations du monde contemporain.












