C’est l’homme qui a défié l’ordre établi et brisé les tabous. Il est le premier à remettre en cause le caractère sacré de l’intégrité territoriale de l’Algérie. Pour certains, c’est un héros. Pour d’autres, un fléau

Ferhat Mehenni est-il un terroriste ? Chanteur, musicien, auteur-compositeur-interprète, il est aussi un redoutable homme politique. Plus d’un militant politique. Il ne sait pas ou n’aime pas faire des calculs politiques marqués par l’opportunisme, le mensonge et la tromperie. C’est un militant qui ne déroge jamais à ses principes, quel qu’en soit le prix à payer. Et il l’a payé cher, jusqu’à maintenant.
Diplômé en sciences politiques de l’université d’Alger, cet ancien professeur d’arabe au lycée a connu dès son plus jeune âge les douleurs de la misère dans une ville de Kabylie qui avait donné tous ses hommes pour l’indépendance de l’Algérie. Quand son père est tombé au champ d’honneur, les armes à la main, il n’y avait pas d’hommes pour l’enterrer. Les femmes s’en occupaient. Ferhat Mehenni était encore un enfant. Malgré son jeune âge, il se voyait, comme le veut la tradition, assumer la lourde charge de chef de famille dès ses 18 ans.
Pour lui faire ressentir cette lourde mission, sa mère le marie et il répond rapidement aux besoins de sa famille en interrompant ses études secondaires pour suivre une formation d’instituteur. À 21 ans, il passe l’examen du baccalauréat en candidat libre et le réussit. Il s’inscrit à l’Institut d’études politiques d’Alger. A partir de là, une nouvelle vie commence. Celui de la lutte pour la réhabilitation de la culture amazighe (berbère). Pour diriger son combat, il dispose d’une guitare, de textes qu’il écrit lui-même et de musiques qu’il compose grâce à un don divin que beaucoup d’autres lui envient. Son armée : une troupe de jeunes musiciens de Kabylie, cette région rebelle et résistante. Mais c’est aussi une région qui a donné naissance à de nombreux artistes de renom, comme El-Hadj M’hammed El Anka, Mohamed Iguerbouchen, Idir,
Ferhat Mehenni a donné à son groupe musical le nom “Imazighen Imoula”. Imoula Berbères. D’où son nom artistique « Ferhat Imazighen Imoula » pour marquer son appartenance à la commune où il est né le 5 mars 1951, Iloula Oumalou.
Son entrée dans l’arène de la lutte militante est marquée par une chanson dédiée à la cause berbère, « aqcic d uattar » (le garçon et le mendiant) en 1976. Ainsi commence le long chemin que Ferhat Mehenni parcourra, avec toutes les alliances, sympathies, soutiens et aussi trahisons que cela impliquait. De nombreuses trahisons. De nombreux compagnons l’ont abandonné en cours de route. D’autres ont même tenté de l’assassiner, comme il le raconte dans son livre “Noël en otage” paru en 2015. Beaucoup d’autres l’ont évité depuis qu’il a été classé comme terroriste par le régime algérien. Terroriste par décret publié au Journal Officiel en compagnie d’autres militants du MAK, d’autres militants du mouvement Rachad et d’autres blogueurs ou journalistes dont l’auteur de ces lignes.
Ferhat Mehenni, l’un des artisans du Printemps berbère d’avril 1980, a également été membre fondateur de la première ligue de défense des droits de l’homme en Algérie, sous la houlette de feu l’enseignant Ali Yahia Abdenour, avant de participer à la création de la Rencontre pour la culture et la démocratie, parti d’opposition laïque, qu’il quitte en mai 1997 pour “raisons de trahison des Berbères”, affirme-t-il, et ajoute : “Saïd Saadi (ndlr : président du RCD) a trahi le berbérisme et la démocratie . Former les gens contre les démocrates en général et contre le FFS en particulier.
En 2001, en réaction aux violentes émeutes en Kabylie, il fonde le MAK (Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie). Un mouvement qui va se radicaliser de la revendication d’autonomie de la Kabylie à l’autodétermination. Une revendication audacieuse dans un pays où le gouvernement actuel fait de l’intégrité territoriale et de l’unité nationale une affaire juteuse à maintenir, même s’il est le premier à s’attaquer à ces deux principes sacro-saints, marginalisant des régions et des populations entières.
Nous avons demandé à Ferhat Mehenni de nous parler de ce mouvement tant redouté par le pouvoir politico-militaire d’Alger, pour éclairer nos lecteurs sur son présent et ses perspectives. Avec sa bonhomie habituelle, il s’est bien prêté à notre jeu de questions-réponses.
Pouvez-vous nous présenter brièvement votre mouvement, le MAK ?
Le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) est un nouveau type d’organisation politique. C’est un mouvement de libération nationale non violent. Elle défend le droit à l’autodétermination des peuples sur la base des textes fondamentaux de l’ONU et sur le droit des peuples à l’autodétermination. Elle remet en cause le principe d’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, érigé en dogme par l’Union africaine qui, sans le savoir, prolonge ainsi le colonialisme auquel elle était censée mettre fin dans les années 1960.
Quel est le pourcentage de la population qui soutient la cause de l’indépendance de la Kabylie ?
Dans une Algérie où les sondages en général, et les statistiques sur la Kabylie en particulier, sont interdits, il faut recourir aux urnes et à la rue pour apprécier le niveau d’adhésion de la population kabyle à son indépendance. A l’appel du MAK à boycotter les élections algériennes, la Kabylie a répondu massivement en obtenant un vote nul aux élections présidentielles du 12/12/2019, à la révision constitutionnelle du 01/11/2020 et aux élections législatives du 12/06 /2021. Ajoutez à cela les immenses marches du peuple kabyle organisées en Kabylie et à l’étranger, et faites votre propre appréciation du taux d’adhésion de la Kabylie aux revendications légitimes du MAK.
Je suis sûr que si les autorités étaient convaincues du résultat des urnes en leur faveur, elles seraient les premières à appeler à une solution démocratique par référendum.
Vous étiez une figure de proue du mouvement berbère en Algérie. Il donne aujourd’hui l’impression d’avoir abandonné le combat pour l’identité berbère de l’Algérie et de l’Afrique du Nord en général.
Depuis la création du Congrès mondial amazigh (septembre 1997), le combat culturel pour l’amazighité (berbérisme) est assumé par des structures à l’échelle mondiale. De nombreux progrès ont été réalisés, notamment au Maroc et en Libye. Cela m’a libéré pour restreindre la portée de mon engagement en faveur du droit unique du peuple kabyle à l’autodétermination. J’ai tellement donné pour les Amazighs qu’ils comprennent parfaitement la priorité de mon investissement militant en faveur de la Kabylie.
Vos adversaires, et notamment le régime algérien, vous accusent d’avoir trahi la mémoire de votre père, tué par l’Algérie, alors que vous vous battez pour séparer la Kabylie de l’Algérie. Pensez-vous que vos accusateurs sont restés fidèles à cette même mémoire paternelle ?
Mon père est tombé au champ d’honneur, les armes à la main, pour l’idéal de liberté qui continue de m’inspirer. C’est le même idéal qui anime la Kabylie, toutes générations confondues, depuis Fadma N Summer (1857) qui refusa l’annexion de la Kabylie à l’Algérie française, au même titre que ceux qui avaient organisé l’insurrection kabyle de 1871, à savoir Chikh Aheddad et le roi Mokrani.
Votre question est pertinente dans sa dernière partie. Il est très probable que si les militaires qui ont pris le pouvoir en Algérie par la force depuis 1963 étaient restés fidèles à la mémoire de ceux qui ont fait le sacrifice ultime pour la liberté des Algériens, nous aurions une autre histoire, mais je suis sûr que qu’il serait arrivé, en tout cas, à la même démarche que j’adopte aujourd’hui, celle de revendiquer le droit à l’autodétermination de la Kabylie. Car une ville digne de ce nom ne peut être diluée dans une autre entité politique qui n’est pas la sienne. La seule preuve en est la construction de l’Union européenne et le Brexit.
Le MAK, malgré son caractère totalement pacifique, est classé comme organisation terroriste par les autorités algériennes et des mandats d’arrêt internationaux ont été envoyés à Interpol contre vous. N’avez-vous pas peur d’être arrêté et extradé ?
Mon destin m’importe peu. J’ai 72 ans et toute ma vie est consacrée à la lutte pacifique pour les droits de l’homme et les droits des peuples. J’ai été en prison plusieurs fois et cela m’est aussi familier qu’une menace de mort. Je sais que la mort, la torture et la prison sont le prix de la liberté. J’accepte les conséquences. Mon plus grand chagrin aujourd’hui est le sort réservé à tous les militants détenus, violés et injustement condamnés lors de simulacres de procès, à l’issue desquels 54
procès, à l’issue desquels 54 condamnations à mort sont prononcées contre des innocents, ainsi que des centaines de peines à des années de prison, rien que pour le l’amour de la liberté qu’ils veulent obtenir par des moyens pacifiques pour le peuple kabyle.
Je pense aussi à toute la Kabylie terrorisée par les partisans du colonialisme algérien et qui, par l’emprisonnement et le chantage, tentent d’imposer leur silence. Je pense aux centaines de milliers de candidats pour partir à l’étranger. Je pense aux 70 000 Kabyles interdits de sortie et pour qui l’Algérie est devenue une prison à ciel ouvert.
Vous vous apprêtez à installer une nouvelle équipe gouvernementale provisoire que vous présidez, tout en organisant une marche le 16 avril à Paris, ainsi que des rassemblements à travers le monde. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Le 5ème congrès du MAK vient de se tenir le 15/01/2023. M. Zidane Lafdal, qui était premier ministre depuis 2017, vient de devenir vice-président de l’Anavad et un nouveau chef de gouvernement vient d’être nommé en la personne du jeune Hanafi Ferhouh, déjà condamné à mort par le régime colonial algérien.
Quant à la marche du 16 avril à Paris, de la Bastille à la République, elle sera grandiose et amplifiée par les actions de la diaspora kabyle à Montréal, San Francisco, Philadelphie et Chicago.
A Paris, cette année, nous aurons de nombreuses délégations étrangères qui nous offriront la fraternité et l’amitié de leur présence solidaire.













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