Madagh – Rabat
La disparition du Cheikh Moulay Jamal Eddine al-Qadiri al-Boutchich, survenue le 8 août 2025 à l’âge de 83 ans, marque un tournant historique pour la plus influente confrérie soufie du Maroc, la Tariqa Qadiriyya Boutchichiyya. Ce départ clôt un demi-siècle d’autorité spirituelle familiale et ouvre une nouvelle ère sous la conduite de son fils, Sidi Moulay Mounir al-Qadiri al-Boutchich, désigné comme successeur officiel quelques mois avant la mort de son père. Cette transition au sommet de la zaouïa de Madagh est un événement à la fois religieux, social et politique, tant l’influence de cette voie soufie dépasse les frontières marocaines.
Un héritier d’une lignée spirituelle séculaire
Né en 1942 à Madagh, dans la région de Berkane, Sidi Jamal Eddine grandit au cœur d’un environnement marqué par la spiritualité et la transmission mystique. Fils de Sidi Hamza al-Qadiri al-Boutchich, qui dirigea la confrérie de 1972 jusqu’à son décès en 2017, il reçut très tôt une formation religieuse solide. Après des études au lycée Moulay Idriss à Fès et à la faculté de la Charia, il intégra la prestigieuse Dar al-Hadith al-Hassania à Rabat, où il soutint en 2001 une thèse de doctorat sur « L’institution de la zaouïa au Maroc entre tradition et modernité ». Cette réflexion académique illustrait son approche équilibrée : préserver la fidélité aux fondements du soufisme tout en l’adaptant aux réalités contemporaines.
Homme discret, il n’aimait pas la médiatisation. Sa présence publique se limitait aux grandes célébrations, comme le Mawlid (anniversaire du Prophète) ou aux rassemblements internationaux de la confrérie. Lorsqu’il fut hospitalisé en avril 2025, le roi Mohammed VI ordonna son transfert vers un hôpital militaire à Rabat, signe de la reconnaissance institutionnelle et du rôle stratégique qu’il incarnait.
La Tariqa Qadiriyya Boutchichiyya : un pilier du soufisme marocain
La Boutchichiyya est une branche marocaine de la Tariqa Qadiriyya, l’une des plus anciennes confréries soufies, fondée au XIᵉ siècle à Bagdad par Abd al-Qadir al-Jilani. La déclinaison « Boutchichiyya » apparaît au XVIIIᵉ siècle dans le nord-est du Maroc, sous l’impulsion de Sidi Ali al-Qadiri dit “Boutchich”, connu pour sa générosité envers les plus démunis lors des périodes de famine.
Basée à Madagh, la confrérie est devenue au fil des décennies un centre spirituel international, attirant disciples et visiteurs de tous les continents. Elle se distingue par son accent sur la miséricorde, la douceur et la purification intérieure, s’éloignant des discours rigoristes ou violents qui marquent certaines interprétations de l’islam. Ses adeptes participent régulièrement au Forum mondial du soufisme, événement placé sous le haut patronage royal, qui réunit penseurs, universitaires et responsables religieux de différentes traditions pour un dialogue interreligieux et interculturel.
La Boutchichiyya a aussi bâti un réseau influent, comprenant des figures de l’élite intellectuelle, économique et politique marocaine. Pour beaucoup, elle incarne une « force douce » du royaume : un outil de diplomatie spirituelle qui promeut un islam ouvert et apaisé.
Sidi Mounir : la relève préparée
Le passage de témoin n’a pas été improvisé. En janvier 2025, lors de la commémoration du décès de Sidi Hamza, Sidi Jamal Eddine annonçait publiquement la désignation de son fils, Dr Moulay Mounir al-Qadiri Boutchich, comme héritier spirituel et guide en devenir.
Sidi Mounir, issu du même terreau éducatif et religieux que son père, s’est impliqué ces dernières années dans l’organisation du Forum mondial du soufisme et dans la gestion interne de la zaouïa. Peu connu du grand public, il jouit déjà d’une légitimité incontestable parmi les disciples, en raison de son enracinement familial et de sa connaissance intime des rites, textes et enseignements de la voie.
Sa mission sera double : maintenir la cohésion d’une confrérie à la démographie croissante, et répondre aux défis contemporains — sécularisation, montée de discours islamistes radicaux, attentes accrues des nouvelles générations — tout en préservant l’authenticité de la tradition.
Un avenir entre continuité et adaptation
La succession de Sidi Mounir ne devrait pas bouleverser la doctrine de la Boutchichiyya, mais elle pourrait en moderniser la communication et élargir son rayonnement, notamment auprès de la diaspora marocaine et des jeunes musulmans en quête de repères spirituels non-politisés.
Dans un Maroc et un monde arabo-musulman traversés par des tensions idéologiques, la Tariqa Boutchichiyya se positionne comme un contre-discours pacifique, articulant foi et ouverture, enracinement et mondialité. Le décès de Sidi Jamal Eddine, s’il est ressenti comme une perte profonde par ses disciples, ouvre ainsi une page nouvelle : celle d’une transmission assurée, dans la fidélité à une lignée séculaire qui a su traverser les siècles sans rompre le fil spirituel.
En résumé : la mort de Sidi Jamal Eddine al-Qadiri al-Boutchich n’est pas seulement la fin d’un parcours exceptionnel, c’est aussi la confirmation d’une tradition marocaine où la continuité spirituelle est préparée avec soin. Avec Sidi Mounir, la Boutchichiyya s’engage dans un nouveau chapitre, où elle devra conjuguer héritage et innovation pour rester un phare du soufisme mondial












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