LETTRE OUVERTE À L’ESPAGNE Ceuta et Melilla à l’épreuve de l’Histoire et du droit : pour une vérité historique au service de l’avenir hispano-marocain

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LETTRE OUVERTE À L’ESPAGNE Ceuta et Melilla à l’épreuve de l’Histoire et du droit : pour une vérité historique au service de l’avenir hispano-marocain

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LETTRE OUVERTE À L’ESPAGNE
Ceuta et Melilla à l’épreuve de l’Histoire et du droit : pour une vérité historique au service de l’avenir hispano-marocain
À Sa Majesté le roi Felipe VI, aux institutions du Royaume d’Espagne, aux responsables politiques, aux historiens, aux universitaires, aux intellectuels et au peuple espagnol.

Par Issa Babana El Alaoui
Politologue, historien et professeur-chercheur

Mesdames et Messieurs,
Chers amis espagnols,
Il est des circonstances où le silence d’un historien, alors même qu’il dispose des connaissances et des instruments nécessaires pour éclairer un débat public, risquerait de devenir une forme de renoncement à sa responsabilité intellectuelle.
Il est aussi des déclarations qui, au-delà de leur portée politique immédiate, interpellent la mémoire des peuples, ravivent les controverses du passé et invitent à s’interroger sur les rapports complexes entre l’Histoire, le droit et les réalités territoriales héritées des siècles.
L’Histoire ne saurait être la propriété exclusive de ceux qui en ont hérité les monuments, les archives ou les récits dominants. Elle appartient à tous ceux qui acceptent de la soumettre à l’examen critique des faits, des documents et de la raison.
Dans son ouvrage biographique La Mémoire d’un Roi, le regretté Hassan II déclarait que « l’Histoire est une grande dame qui n’a pas besoin, grâce à Dieu, de soubrettes pour la maquiller afin de la rendre plus jolie. Elle reste toujours l’Histoire et sait apparaître comme il faut, quand il faut, où il faut ». Je vais l’inviter donc à apparaître comme il faut, aujourd’hui où il le faut, dans l’histoire de Ceuta et Mellila qu’il faut.
La visite de Sa Majesté le roi Felipe VI à Ceuta, le 13 octobre 2026, suivie de celle de Melilla, intervient dans un contexte particulièrement sensible des relations hispano-marocaines. En affirmant que les deux villes sont une partie indissociable de la réalité politique et nationale espagnole et que la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Espagne ne sont « ni négociables ni discutables », le souverain a exprimé une position officielle dont je respecte la portée institutionnelle, mais dont je conteste le caractère définitif lorsqu’elle prétend clore, par la seule force de l’affirmation, une question historique et juridique qui demeure au cœur de la revendication marocaine.
Je ne prends pas la plume pour contester le droit des habitants de Ceuta et de Melilla à la dignité, à la sécurité et au respect de leurs convictions.
Je ne méconnais ni leurs réalités quotidiennes ni les liens humains qui les unissent à la société espagnole.
Je ne cherche pas davantage à opposer les peuples marocain et espagnol, dont la proximité géographique, l’histoire partagée et les intérêts communs devraient constituer une raison supplémentaire de se parler avec franchise.
Je prends la plume parce que je suis historien, parce que je suis attaché à la vérité des faits ; parce que je pense que les Espagnols ont le plus besoin de connaître, aujourd’hui plus qu’hier, la vraie histoire historico-politique de Ceuta et Melilla ; parce que je considère que les questions territoriales ne sauraient être soustraites à l’examen de l’Histoire et du droit ; et parce que je demeure convaincu qu’une amitié véritable entre deux nations voisines ne peut reposer sur l’oubli de leurs différends.
Cette lettre n’est donc dirigée ni contre l’Espagne en tant que peuple ni contre son souverain en tant que personne. Elle s’adresse à l’Espagne tout entière, dans la diversité de ses institutions, de ses sensibilités politiques et de ses courants intellectuels. Car une question qui engage la mémoire et l’avenir de deux nations ne saurait être abandonnée aux seules proclamations officielles, aux passions partisanes ou aux lectures sélectives du passé.
Je souhaite que cette interpellation soit entendue comme un appel à la vérité historique, à la lucidité juridique et au courage politique.
L’inaliénable Marocanité de Ceuta et Melilla : huit Siècles de Souveraineté.
En invoquant une volonté de maintenir des « relations de bon voisinage avec le Royaume du Maroc » tout en qualifiant la présence de la monarchie espagnole de réalité nationale « indissociable », le sommet de l’État hispanique choisit d’opposer le langage de la fermeté politique à celui de la vérité historique.
La diplomatie, le droit et la conscience intellectuelle ne sauraient pourtant s’accommoder d’une vision unilatérale du « bon voisinage » qui feint d’ignorer la persistance d’un contentieux territorial majeur. Exiger du Maroc une « bonne foi » fondée sur le respect d’un tracé frontalier hérité de l’ère coloniale, tout en balayant d’un revers de main ses légitimes revendications souveraines, constitue une contradiction géostratégique profonde. Les crises migratoires récurrentes, loin d’être de simples incidents de sécurité extérieure, sont les manifestations physiques et les symptômes inévitables d’une anomalie géographique et historique : celle du maintien de frontières européennes sur le continent africain.
Prétendre que la souveraineté espagnole est une « évidence » revient à occulter délibérément les siècles d’histoire qui ont précédé l’incursion ibérique. On ne peut édifier une confiance mutuelle durable en pérennisant le fait accompli colonial et en réduisant la complexité d’un différend séculaire à une simple équation de surveillance policière. Face à l’affirmation d’une hispanité immuable, la rigueur académique impose de rappeler que la mémoire de la terre surpasse les traités de circonstance et que l’ancrage de Ceuta et Melilla dans le giron marocain est une vérité antérieure de plusieurs siècles à l’existence même de la Couronne d’Espagne.
L’argument politique, qui cherche à imposer un fait accompli sous le prisme de l’urgence contemporaine, se heurte à une irréfutable évidence : la marocanité de Ceuta et Melilla est consubstantielle à la genèse même de l’État marocain. L’Histoire ne commence pas avec la conquête européenne au 15e siècle. Car près de neuf siècles de continuité territoriale marocaine précèdent les conquêtes européennes. Cette souveraineté originelle et ininterrompue n’a été brisée que par les vagues successives d’invasion coloniale. D’ailleurs, en s’emparant de Ceuta en 1415 sous le regard impuissant des Mérinides, le Portugal n’a pas seulement violé la terre marocaine ; il a aiguisé l’appétit prédateur de l’Espagne, qui s’abattit sur Melilla en 1497. Cette mécanique de spoliation connut son point d’orgue en 1580 : profitant de l’onde de choc de l’Union ibérique – survenue deux ans seulement après l’historique et cuisante débâcle portugaise face aux armées marocaines lors de la bataille de l’Oued al-Makhazine (celle des Trois Rois). Madrid chassa Lisbonne pour s’emparer de Ceuta. Il faudra néanmoins attendre l’éclipse saadiene et quatre-vingt-huit ans de fait accompli pour que le traité de Lisbonne de 1668 ne scelle officiellement le passage de la ville sous le joug de la Couronne espagnole. Ceuta ne devint donc pas espagnole par un simple acte de conquête espagnole en 1580.
Ainsi, remontant aux liens historiques, territoriaux et stratégiques unissant les villes du nord au pouvoir marocain, la question des deux enclaves marocaines ne peut être sérieusement abordée en faisant abstraction de leurs origines, de leur environnement socio-culturel, de leur insertion dans l’espace politique du Maroc et de l’évolution des pouvoirs qui se sont exercés sur le littoral nord-africain. Mais ce que je conteste surtout, c’est la tentation de transformer la durée d’une présence en vérité historique absolue, puis cette vérité supposée en argument qui interdirait toute interrogation sur les origines et la légitimité territoriale marocaine.
L’ancienneté d’une possession ne dispense jamais l’historien d’en examiner les conditions d’acquisition. La permanence d’une administration ne fait pas disparaître le souvenir d’une conquête. Et la force du temps ne saurait, à elle seule, tenir lieu de démonstration historique.
Je ne prétends pas que les historiens du monde entier aient adopté une interprétation unique de chaque période de cette histoire. Je soutiens qu’aucune étude sérieuse de Ceuta et de Melilla ne peut faire l’économie de l’histoire du Maroc, de ses dynasties, de ses revendications et de ses efforts pour préserver son intégrité territoriale.
La résistance marocaine : une continuité historique trop souvent reléguée.
Depuis l’expansion portugaise et espagnole sur les côtes du Maroc, les souverains marocains ont, à différentes époques, tenté de résister à l’occupation de territoires qu’ils considéraient comme relevant de leur patrimoine national. L’Empire chérifien n’a jamais capitulé, érigeant la résistance et la libération de ses côtes en une doctrine d’État permanente. Le triomphe militaire du puissant sultan alaouite Moulay Ismaïl, libérant Tanger en 1684 après un quart de siècle d’occupation anglaise — de même que les reconquêtes de Larache et Mehdia —, atteste que le Maroc n’a jamais fléchi.
Si la proximité géographique immédiate de Ceuta – située à seulement 45 km à vol d’oiseau de Tanger – en faisait une priorité absolue, seul le déséquilibre géostratégique face aux puissances navales européennes, a historiquement fait obstacle à leur libération définitive. L’histoire académique retient pourtant un bilan héroïque de plus d’une dizaine de sièges et campagnes militaires d’envergure maintenant une pression constante sur l’occupant :
– Le Grand Siège de Ceuta (1694–1727) : Une guerre d’usure implacable de plus de 30 ans orchestrée par Moulay Ismaïl, constituant le plus long blocus de l’histoire moderne. Mais le siège ne déboucha pas sur la reprise de la ville, en particulier parce que sa position maritime permettait à la garnison espagnole de recevoir des renforts et des approvisionnements.
– Les Sièges de Melilla (1697 et 1774) : Des offensives massives, notamment sous le règne du sultan Moulay Mohammed ben Abdallah, mobilisant une armée colossale de 40 000 hommes et une artillerie lourde.
– Les assauts de Moulay Abdallah (1732) et Moulay Yazid (1790) : Des bombardements frontaux réguliers prouvant le refus constant du protectorat de fait.
– La Guerre de Tétouan (1859–1860) : Une confrontation majeure sous Mohammed IV, déclenchée par la résistance des tribus locales, témoignant d’une symbiose totale entre la volonté populaire et l’autorité royale.
Ces épopées d’endurance et de défense méritent d’être rappelées. Elles montrent que l’histoire du littoral septentrional du Maroc n’est pas celle d’une résignation immuable à la présence européenne. Elle est aussi celle de la résilience, de la reconquête et de la persévérance politique.
Il serait historiquement injuste de réduire ces échecs à une prétendue acceptation marocaine de la situation. L’échec d’une tentative de libération ne vaut pas renonciation à une revendication ; l’impossibilité de vaincre une puissance occupante ne transforme pas rétroactivement la conquête en consentement.
Je n’invoque pas ces événements pour glorifier la guerre ni pour appeler à la confrontation. Je les rappelle parce qu’ils appartiennent à l’histoire et que l’histoire doit être racontée dans son intégralité, y compris lorsqu’elle dérange les récits nationaux établis.
Il ne s’agit pas davantage de prétendre que toutes les campagnes militaires marocaines eurent les mêmes objectifs, les mêmes résultats ou la même signification juridique. Il s’agit de reconnaître une réalité fondamentale : les souverains marocains n’ont jamais simplement effacé Ceuta et Melilla de leur horizon politique.
Je comprends qu’un chef d’État puisse vouloir témoigner son soutien aux habitants d’un territoire administré par son pays, notamment à la suite d’événements dramatiques. Mais il est tout aussi nécessaire de reconnaître qu’une visite royale, dans un espace dont la souveraineté est contestée par un État voisin, possède inévitablement une dimension politique et symbolique.
Dans le contexte marocain, cette visite pouvait donc être perçue comme une réaffirmation unilatérale de la position espagnole, susceptible de heurter des sensibilités historiques et nationales profondément enracinées.
Je ne prétends pas, sans preuve, qu’elle ait été organisée dans l’intention de provoquer le Maroc. Je soutiens plutôt que les responsables politiques doivent mesurer la portée de leurs gestes et de leurs paroles lorsqu’ils touchent à des questions aussi sensibles.
La monarchie espagnole occupe une place constitutionnelle spécifique, distincte de celle du gouvernement et des partis politiques. Il serait donc injustifié d’attribuer sans éléments probants la responsabilité de la visite ou de chacune de ses déclarations à un parti déterminé. En revanche, il est légitime de demander aux responsables politiques, majorité comme opposition, de ne pas transformer les tensions territoriales et migratoires en instruments de compétition partisane.
La dignité des habitants, la gestion des migrations, la sécurité des frontières et la question historique de la souveraineté sont des sujets distincts, qui ne doivent pas être confondus. La souffrance des victimes de la crise migratoire appelle le respect et la compassion ; elle ne saurait servir à clore un débat historique d’une autre nature.
De même, les difficultés migratoires ne doivent pas devenir un prétexte pour réduire les relations maroco-espagnoles à une logique de défiance. Les deux pays ont besoin l’un de l’autre en matière de sécurité, de commerce, de circulation des personnes, de coopération régionale et de stabilité du détroit de Gibraltar.
C’est précisément pour cette raison que la prudence diplomatique doit accompagner la fermeté des positions nationales.
Il est possible de soutenir les habitants de Ceuta et de Melilla tout en reconnaissant que le Maroc porte une revendication historique légitime.
Il est possible de défendre les intérêts nationaux sans renoncer au dialogue.
1975 : une démarche diplomatique antérieure à la Marche verte.
L’un des éléments les plus importants de ce dossier est souvent insuffisamment connu du grand public : le Maroc avait engagé une démarche diplomatique internationale concernant les enclaves de sa côte septentrionale avant la Marche verte de novembre 1975.
Le 27 janvier 1975, le représentant permanent du Maroc auprès des Nations unies adressa au président du Comité spécial chargé d’étudier l’application de la Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux une lettre relative à la situation coloniale que le Maroc estimait subsister sur certaines parties de son territoire. Le document fut enregistré sous la cote A/AC.109/475.
Dans cette démarche, le Maroc présentait Ceuta, Melilla, les îlots d’Alhucemas, le rocher de Vélez et les îles Chafarinas comme des vestiges de la domination coloniale espagnole et sollicitait l’examen de leur situation dans le cadre des travaux de décolonisation des Nations unies.
Le 21 février 1975, le Conseil des ministres de l’Organisation de l’unité africaine adopta la résolution CM/Res.389 (XXIV), intitulée « Résolution relative aux enclaves coloniales sur la côte septentrionale du Maroc ». Cette résolution exprima sa solidarité avec le Royaume du Maroc, demanda au Comité des Nations unies compétent d’engager la procédure appropriée et lança un appel à l’Espagne pour qu’elle accélère le processus de décolonisation et entame des négociations avec le Maroc.
Ces documents sont des pièces historiques et diplomatiques vérifiables. Ils établissent clairement que la revendication marocaine fut portée sur la scène internationale dès le début de l’année 1975, plusieurs mois avant la Marche verte.
En conséquence, le Maroc a formulé officiellement sa revendication, en a exposé les fondements historiques et politiques, et a demandé l’ouverture d’une procédure internationale de décolonisation.
Il serait donc inexact de présenter le dossier comme une revendication improvisée ou apparue au gré des circonstances politiques. Il s’inscrit dans une démarche diplomatique identifiable, documentée et antérieure aux événements de novembre 1975.
Voilà pourquoi la vérité historique commande que l’on étudie ces pièces, que l’on en reconnaisse la portée et que l’on ne les réduise pas à de simples déclarations sans importance.
Le droit international : une question qui mérite mieux qu’une fin de non-recevoir
L’Espagne invoque la souveraineté qu’elle exerce sur Ceuta et Melilla, leur statut au sein de son ordre constitutionnel et leur absence de la liste des territoires non autonomes des Nations unies. Mais cette réalité factuelle ne dispense pas d’examiner les arguments marocains. L’absence d’inscription sur la liste onusienne des territoires non autonomes ne saurait, à elle seule, être transformée en démonstration universelle interdisant toute discussion historique, politique ou diplomatique sur le statut d’un territoire. Elle constitue un élément important du cadre institutionnel international, mais elle ne répond pas automatiquement à toutes les questions que peuvent soulever l’histoire d’une acquisition territoriale, les revendications d’un État voisin ou la possibilité de négociations bilatérales.
La comparaison avec Hong Kong mérite, à cet égard, d’être examinée avec discernement. Le territoire n’était pas inscrit sur la liste des territoires non autonomes au moment de sa rétrocession à la Chine, intervenue en 1997 à l’issue de négociations entre Londres et Pékin et dans le cadre d’instruments conventionnels spécifiques. Pourquoi ce qui fut valable pour la Chine au sujet de Hong Kong ne le serait pas aujourd’hui pour le Maroc sur Ceuta et Mellila ?
Le cas de Hong Kong rappelle en tout cas une évidence diplomatique : l’absence d’un territoire sur une liste internationale ne rend pas, par elle-même, toute négociation impossible. Les États peuvent choisir d’examiner une question territoriale par le dialogue, la négociation ou des arrangements convenus, selon les circonstances et le droit applicable.
Dès lors, une question demeure légitime : pourquoi l’Espagne refuse-t-elle d’envisager toute discussion avec le Maroc sur ces deux villes, alors même que les relations bilatérales sont appelées à s’inscrire dans la durée et que les deux pays ont intérêt à préserver la stabilité de leur voisinage ? Voilà une question existentielle que je me pose en tant que politologue doublé d’un historien.
Je ne prétends pas qu’une négociation prédétermine son résultat ni qu’elle impose à l’une des parties d’abandonner immédiatement sa position. Négocier ne signifie pas capituler. Dialoguer ne signifie pas renoncer. Examiner une revendication ne signifie pas l’accepter d’avance.
Ce qui devrait être négociable, au minimum, c’est la possibilité même de parler, d’examiner les arguments et de rechercher des voies pacifiques de compréhension.
La Charte des Nations unies consacre le règlement pacifique des différends. On le sait. Elle n’oblige pas les États à partager la même lecture de l’Histoire. On le sait également. Elle leur impose de rechercher des moyens pacifiques pour traiter leurs désaccords, conformément à leurs obligations internationales.
Je demande donc aux responsables espagnols de ne pas confondre l’affirmation d’une position nationale avec la démonstration de son caractère intangible dans tous les cadres historiques et diplomatiques. Une déclaration politique, aussi solennelle soit-elle, ne peut se substituer à l’examen des arguments.
Du dogme de la prescription à l’impératif de décolonisation : l’anachronisme juridique des enclaves au XXIe siècle
Au-delà de la légitimité historique, le statut actuel de Ceuta et Melilla se heurte frontalement aux principes cardinaux du droit international moderne. En prétendant figer le destin de ces territoires sous le sceau d’une appartenance immuable, les institutions espagnoles opposent une doctrine surannée — celle du fait accompli colonial et de la prescription historique — au droit inaliénable des peuples à leur intégrité territoriale.
La position de Madrid, qui tente d’assimiler ces enclaves à de simples « communautés autonomes » espagnoles au même titre que l’Andalousie ou la Galice, relève d’une fiction juridique interne qui ne saurait lier l’ordre international. La géographie politique possède sa propre rigueur : Ceuta et Melilla ne sont pas des prolongements naturels de la péninsule Ibérique, mais des excroissances coloniales incrustées sur le continent africain. Au regard de la Charte des Nations Unies et de la célèbre résolution 1514 (XV) de l’Assemblée générale de l’ONU, l’intégrité territoriale d’un État ne peut être partiellement ou totalement rompue par le maintien de comptoirs coloniaux. L’argument selon lequel ces territoires ont été acquis avant la naissance du droit international moderne ne valide pas leur perpétuation ; il en souligne précisément le caractère anachronique.
Il est opportun de rappeler à la communauté scientifique et politique espagnole le principe juridique fondamental du Juris et de jure : aucune occupation, si longue soit-elle, ne saurait transformer une situation d’injustice originelle en un droit souverain légitime, dès lors que l’État spolié n’a jamais cessé de manifester son opposition. Le Maroc, à travers les traités, les armes et la diplomatie, a constamment contesté cette présence étrangère sur son flanc septentrional.
À l’ère de la mondialisation et des partenariats stratégiques euro-africains, le maintien de ces frontières fortifiées, transformées en zones de militarisation et de fracture humaine, constitue une anomalie systémique. On ne peut décemment prôner l’avènement d’un espace de prospérité partagée en Méditerranée tout en s’accrochant aux décombres juridiques d’un traité de Lisbonne de 1668 ou de Wad-Ras de 1860, conclus sous la contrainte du canon. Le droit international moderne n’a pas pour vocation de pérenniser les asymétries coloniales, mais d’offrir le cadre pacifique de leur résolution par le dialogue et la reconnaissance des souverainetés légitimes.
L’asymétrie doctrinale de Madrid : le miroir déformant de Gibraltar
Il est impossible d’analyser la position de l’Espagne sur Ceuta et Melilla sans la confronter à sa propre rhétorique concernant le dossier de Gibraltar. C’est là que réside une contradiction géopolitique et doctrinale flagrante, que les intellectuels et les juristes des deux rives ne peuvent ignorer.
Depuis l’instauration du traité d’Utrecht en 1713, Madrid n’a de cesse de réclamer auprès de la communauté internationale et des Nations Unies la restitution du Rocher de Gibraltar, au nom du principe de l’intégrité territoriale. Devant le Comité spécial de la décolonisation de l’ONU (Comité des 24), la diplomatie espagnole défend avec constance et fermeté une position limpide : la souveraineté britannique sur Gibraltar constitue une rupture anachronique de l’unité géographique de l’Espagne et une survivance coloniale intirable au XXIe siècle. Madrid y soutient avec force que le droit à l’autodétermination de la population gibraltarienne ne saurait primer sur le droit de l’État espagnol à recouvrer son intégralité territoriale.
Pourtant, dès que le regard se tourne vers la rive sud de la Méditerranée, cette doctrine si ardemment défendue par l’Espagne s’effondre sous le poids d’un double standard injustifiable. Comment la Couronne et les institutions espagnoles peuvent-elles soutenir à New York que la présence britannique à Gibraltar est une amputation coloniale de leur territoire, tout en affirmant à Ceuta et Melilla que le maintien d’enclaves européennes en terre africaine est une réalité « indiscutable et non négociable » ?
Les arguments invoqués par Madrid pour justifier l’hispanité de Ceuta et Melilla — la continuité historique, les traités séculaires ou la spécificité constitutionnelle locale — sont calqués, au mot près, sur ceux qu’utilise Londres pour pérenniser sa souveraineté sur le Rocher face aux revendications espagnoles. En refusant au Maroc le droit à l’intégrité territoriale qu’elle exige pourtant pour elle-même face au Royaume-Uni, l’Espagne s’enferme dans une impasse conceptuelle. Cette politique du deux poids, deux mesures affaiblit la crédibilité de sa parole diplomatique et démontre que la position espagnole ne repose pas sur une doctrine de droit universelle, mais sur la simple défense d’un privilège anachronique hérité du passé.
Pour un dialogue de vérité : dépasser l’anachronisme pour bâtir l’avenir.
L’Histoire, le droit et la géopolitique concordent vers une même et incontournable évidence : le statu quo actuel de Ceuta et Melilla est intenable à l’aube du XXIe siècle. Prétendre figer ces enclaves dans une souveraineté unilatérale et exclusive, c’est condamner les relations maroco-espagnoles à la friction perpétuelle et à l’incompréhension mutuelle. Un véritable « bon voisinage » ne saurait s’édifier sur le déni des réalités historiques ni sur l’asymétrie des principes juridiques.
Le consensus des historiens est unanime : l’Espagne ne peut effacer, par de simples déclarations unilatérales, huit siècles d’une souveraineté marocaine authentique. Les enclaves de Ceuta et Melilla ne sauraient être soustraites à l’histoire ; elles demeurent les ruines anachroniques d’une époque coloniale révolue, intimement liées au destin et à l’intégrité territoriale éternelle du Royaume du Maroc.
C’est pourquoi cet appel s’adresse à la conscience et à la raison de toutes les forces vives de l’Espagne, car le document qui le porte possède une importance qui dépasse sa seule date.
Au gouvernement espagnol aux partis politiques d’opposition :
Je signale que la grandeur d’une nation ne se mesure pas à sa capacité à perpétuer par la force des privilèges coloniaux hérités d’une autre époque, mais à son courage politique pour résoudre les contentieux historiques par le dialogue constructif. Le Maroc et l’Espagne, acteurs majeurs de la stabilité euro-méditerranéenne, méritent mieux qu’une gestion sécuritaire à courte vue. Il est temps d’ouvrir un espace de négociation sincère sur l’avenir de ces territoires, à l’instar des cellules de réflexion autrefois suggérées par Feu Sa Majesté le Roi Hassan II.
Aux intellectuels, aux chercheurs, aux juristes, aux universitaires et aux journalistes – à travers l’Espagne intellectuelle et la conscience morale européenne – qui considèrent que la connaissance historique ne doit pas être enfermée dans les frontières de la mémoire nationale, je demande d’avoir la générosité morale d’examiner le dossier de Ceuta et de Melilla dans toute sa complexité. Consultez les archives diplomatiques, les documents des Nations unies, les résolutions de l’Organisation de l’unité africaine, les chroniques relatives aux dynasties marocaines, les études consacrées aux conquêtes ibériques et les travaux portant sur les relations entre le Maroc et la péninsule Ibérique.
Ne réduisez pas la revendication marocaine à une manifestation de nationalisme contemporain. Elle possède une histoire, une documentation diplomatique et une dimension territoriale que l’on peut discuter, contester ou défendre, mais que l’on ne saurait sérieusement ignorer.
L’histoire de l’Europe elle-même enseigne que les frontières, les souverainetés, les occupations coloniales et les possessions territoriales ont connu de nombreuses transformations. Des territoires longtemps administrés par une puissance ont changé de statut ; des différends ont été réglés par des négociations ; des accords ont permis de dépasser des conflits que l’on croyait insolubles.
Il n’existe donc aucune raison intellectuelle de soustraire Ceuta et Melilla à l’examen critique au seul motif que leur statut actuel est solidement intégré à l’ordre institutionnel espagnol.
L’attachement des habitants à leur environnement social et politique doit être entendu. Mais il ne peut, à lui seul, tenir lieu de réponse à toutes les questions historiques et juridiques soulevées par le Maroc. La réalité humaine des deux villes et le différend historique qui les concerne doivent être abordés avec respect, sans que l’un serve à effacer l’autre.
Aux historiens des deux pays, je lance un appel à une comparaison scientifique des sources et des interprétations. En tant que gardiens de la méthode critique et de la vérité documentaire, vous avez la responsabilité scientifique de déconstruire les récits nationaux exclusifs. Reconnaître les huit siècles de souveraineté marocaine antérieure à l’occupation et admettre la contradiction doctrinale évidente avec le dossier de Gibraltar n’est pas un aveu de faiblesse ; c’est un acte de salubrité intellectuelle indispensable pour jeter les bases d’un espace académique commun et apaisé. À mes collègues espagnols en particulier, je veux dire ceci : l’amitié intellectuelle entre nos deux peuples ne se mesure pas à notre capacité d’éviter les sujets sensibles. Elle se mesure à notre courage de les aborder sans falsification, sans mépris et sans peur de la contradiction.
Je les invite à dépasser les récits qui présentent la présence espagnole comme une évidence intemporelle, transformant une position nationale en vérité universelle incontestable. Une telle approche ne sert ni la science historique ni le rapprochement entre nos deux pays.
Au peuple espagnol, je demande de considérer que la proclamation du caractère « non négociable » de Ceuta et de Melilla ne saurait remplacer le dialogue dont nos deux pays ont besoin. Je demande en conséquence de ne pas confondre la critique d’une position étatique avec l’hostilité envers une nation riveraine aussi séculaire que le Royaume du Maroc.
Les frontières fortifiées, les barbelés et la militarisation de Ceuta et Melilla ne reflètent ni la noblesse de votre culture ni les aspirations d’une Europe moderne tournée vers le co-développement avec l’Afrique. La sécurité et la prospérité partagées ne naîtront pas de la séparation artificielle, mais de la reconnaissance mutuelle des souverainetés et du respect scrupuleux de l’intégrité territoriale de chacun.
L’Histoire avance inexorablement et les vestiges coloniaux finissent toujours par céder face au droit des sols et à la justice du temps. L’Espagne et le Maroc ont un destin géographique et stratégique commun. En choisissant la voie de la vérité historique et du courage diplomatique plutôt que celle du fait accompli, nos deux nations honoreront leur passé et offriront aux générations futures le modèle d’une alliance historique définitivement libérée des scories du passé.
Au Maroc, ma patrie, je souhaite que la défense de sa revendication sur Ceuta et Melilla et les îles qui les entourent continue de s’appuyer sur la recherche, la documentation, la rigueur juridique et la constance diplomatique.
L’objectif n’est pas d’imposer le silence à l’une des parties ni de prétendre qu’une lettre ouverte pourrait résoudre, à elle seule, un différend ancien. L’objectif est de rappeler qu’aucune position officielle ne devrait dispenser les nations de l’effort de vérité.
La force d’un État ne se mesure pas seulement à sa capacité de défendre une position ; elle se mesure aussi à sa faculté d’affronter les questions que cette position soulève.
Je forme donc le vœu que cette lettre soit reçue non comme une offense ni une ingérence, mais comme une invitation à la réflexion.
Que les historiens espagnols et marocains poursuivent leurs recherches sans autocensure.
Que les responsables politiques des deux pays évitent les surenchères.
Que les diplomates maintiennent ouverts les canaux du dialogue.
Et que nos deux peuples puissent envisager leur avenir commun sans être condamnés à reproduire indéfiniment les silences et les incompréhensions du passé.
Je demeure convaincu que l’amitié entre le Maroc et l’Espagne ne doit pas se construire contre l’Histoire, mais avec elle ; non sur l’effacement des différends, mais sur leur examen lucide.
Le Maroc et l’Espagne sont liés par la géographie, par l’Histoire, par des échanges humains et économiques considérables et par des responsabilités communes dans leur voisinage méditerranéen. Leur coopération est nécessaire, et sa préservation mérite des efforts sincères de part et d’autre.
Mais la solidité d’une relation bilatérale ne dépend pas de l’effacement des désaccords. Elle dépend de la capacité des deux pays à les reconnaître, à les traiter avec lucidité et à éviter qu’ils ne deviennent des foyers permanents de méfiance.
La revendication marocaine concernant Ceuta et Melilla ne doit pas être instrumentalisée pour nourrir l’hostilité entre les peuples. Elle ne doit pas non plus être reléguée au silence au nom d’une amitié dont on aurait préalablement défini les limites. Une amitié véritable ne demande pas à l’un des partenaires d’abandonner sa mémoire pour rassurer l’autre.
Je ne réclame ni une rupture ni une escalade. Je demande, tout simplement, que l’Histoire soit reconnue comme un terrain légitime de réflexion, que le droit soit mobilisé avec précision et que la diplomatie demeure ouverte à l’examen des différends.
C’est au nom de cette conviction que je prends la plume.
L’Histoire n’appartient exclusivement ni aux vainqueurs d’hier ni aux institutions d’aujourd’hui. Elle appartient à la recherche, au dialogue et à la conscience des peuples.
Veuillez recevoir, Mesdames et Messieurs, l’expression de ma considération intellectuelle et de mon attachement à un avenir hispano-marocain fondé sur la vérité, le respect et le dialogue.
Rabat, le 14 octobre 2026

Issa Babana El Alaoui
Politologue, historien et professeur-chercheur

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