Lahcen Hammouch: « Du rêve africain à l’impasse migratoire : le Maroc confronté aux limites de sa politique humaniste »

euromagreb27 يوليو 2025آخر تحديث :
Lahcen Hammouch: « Du rêve africain à l’impasse migratoire : le Maroc confronté aux limites de sa politique humaniste »

Depuis plus d’une décennie, le Maroc s’est voulu modèle en matière de gestion migratoire en Afrique du Nord. S’inscrivant dans une diplomatie sud-sud ambitieuse, le Royaume a ouvert ses frontières, régularisé des dizaines de milliers de migrants subsahariens et présenté au monde une politique « humaine et solidaire ». Mais à mesure que les tensions s’accumulent dans les rues de plusieurs grandes villes, cette posture s’effrite, révélant les limites d’un modèle fondé davantage sur des principes symboliques que sur des dispositifs opérationnels.

Aujourd’hui, la situation est critique dans plusieurs régions du pays : Casablanca, Kénitra, Rabat, Oujda, mais aussi Agadir, Inezgane, Tikiouine, Dakhla, et bien d’autres localités du Sud. Les témoignages se multiplient : agressions armées, vols en plein jour, cambriolages violents, affrontements de rue entre résidents marocains et groupes organisés de migrants en situation irrégulière. La violence, souvent filmée et diffusée sur les réseaux sociaux, alimente un sentiment généralisé d’insécurité.

Des citoyens marocains, parfois grièvement blessés, se sentent abandonnés. Des commerçants dénoncent les attaques répétées. Des familles refusent de laisser leurs enfants sortir seuls. La peur s’installe dans les quartiers populaires. Des manifestations de colère éclatent sporadiquement. Nombreux sont ceux qui appellent aujourd’hui à une intervention directe de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. La société civile, débordée, peine à proposer une réponse. Les forces de l’ordre, elles-mêmes, semblent dépassées.

Une politique pionnière mais sous-financée

L’origine de cette situation remonte à septembre 2013. C’est à cette date que le Roi Mohammed VI annonçait une nouvelle politique migratoire « globale, humaniste et responsable ». À l’époque, le Maroc s’opposait à la brutalité des dispositifs européens de contrôle migratoire et se voulait une alternative plus humaine. Deux grandes vagues de régularisation ont été organisées en 2014 et 2017. Environ 50 000 migrants subsahariens ont obtenu des cartes de séjour temporaires.

L’initiative était saluée par la communauté internationale. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), l’Union africaine, ainsi que plusieurs ONG internationales ont cité le Maroc comme exemple en Afrique. Mais cette reconnaissance a eu un coût : le pays s’est transformé en zone tampon entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe, à la demande implicite de Bruxelles.

Or, le Maroc ne dispose ni d’un modèle social redistributif à l’européenne, ni d’un tissu associatif capable d’encadrer une intégration massive. Aucune stratégie d’hébergement, d’emploi, d’apprentissage linguistique, ou d’insertion culturelle n’a été mise en œuvre à grande échelle. La politique migratoire marocaine est restée essentiellement déclarative et juridique, sans traduction sociale réelle.

Un contexte international lourd de conséquences

Depuis la fermeture des routes migratoires vers l’Europe (Libye, Méditerranée orientale), le Maroc est devenu, de fait, une destination finale pour des milliers de migrants. Cela n’était pas prévu dans le contrat initial. À Tanger, Nador, Casablanca, Agadir ou Laâyoune, les flux se sont installés durablement. Nombre de migrants subsahariens, piégés par des réseaux mafieux, abandonnés par les passeurs ou par les politiques européennes, restent bloqués dans le pays sans statut, sans ressources, sans avenir.

Parmi eux, certains finissent par basculer dans la marginalité, voire dans la violence. D’autres, victimes de racisme ou de pauvreté, se replient dans des communautés fermées, difficiles à encadrer. À cela s’ajoute la montée de tensions ethniques, parfois alimentées par des réseaux informels, voire criminels, qui organisent des trafics (stupéfiants, êtres humains, contrebande). Le Maroc, dans ce contexte, se retrouve à gérer seul un dossier migratoire complexe, sans soutien européen suffisant, ni assistance structurelle.

Le poids du symbolique et la réalité du terrain

La nomination du Maroc à la présidence du Conseil des droits de l’homme des Nations unies en 2024 a été vécue comme une reconnaissance diplomatique. Mais cette nomination implique aussi des responsabilités : le Royaume doit démontrer qu’il est capable de concilier droits humains et ordre public. Or, sur le terrain, ce double équilibre semble de plus en plus instable.

Les autorités marocaines mènent régulièrement des opérations de démantèlement de camps informels, d’expulsions administratives ou d’interpellations de migrants impliqués dans des actes criminels. Mais ces interventions, souvent ponctuelles, apparaissent inefficaces sur le long terme. De plus, elles exposent le Maroc à des critiques d’ONG internationales qui dénoncent les risques de stigmatisation collective.

Les associations de défense des droits humains insistent sur la nécessité de distinguer les actes individuels de la situation générale des migrants. Elles appellent à une réponse à la fois sécuritaire et solidaire, préservant la dignité des personnes tout en protégeant la population locale.

Un tournant historique nécessaire

L’impasse actuelle n’est pas conjoncturelle, elle est structurelle. Le Maroc ne peut plus continuer à porter seul une politique migratoire continentale sans moyens adéquats. L’Union européenne, souvent prompte à sous-traiter ses frontières au Sud, doit assumer sa part de responsabilité. Une politique de co-développement sérieuse, un soutien budgétaire conséquent et une stratégie de co-gestion régionale sont aujourd’hui indispensables.

À l’intérieur, l’État marocain doit impérativement revoir sa stratégie. Il ne s’agit pas d’abandonner les principes humanitaires, mais de leur donner les moyens de leur ambition. Cela passe par la création de structures d’accueil, de centres d’orientation, de programmes d’intégration, mais aussi de lois claires, de contrôles efficaces et de réponses fermes aux violences.

La stabilité du Maroc, son tissu social et sa cohésion nationale sont aujourd’hui mis à l’épreuve. Le pays ne peut plus se permettre de gérer la crise migratoire à la marge, ou dans le déni. Il est temps d’ouvrir un véritable débat national, impliquant élus, société civile, autorités locales, diplomatie et citoyens.

Le Maroc, par sa position géographique et son histoire, est un carrefour entre l’Afrique et l’Europe. Il peut encore redevenir un modèle, mais à condition d’ancrer ses ambitions dans la réalité de ses capacités. La paix sociale, la sécurité des citoyens et le respect des droits des migrants ne sont pas incompatibles. Mais ils exigent du courage politique, de la lucidité et une mobilisation collective

 

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