Algérie : le fils d’un général révèle la corruption du « régime » et les purges sanglantes entre les hauts gradés de l’armée

euromagrebمنذ 26 دقيقةآخر تحديث :
Algérie : le fils d’un général révèle la corruption du « régime » et les purges sanglantes entre les hauts gradés de l’armée

20/08/2026 à 19h00
Dans une série d’entretiens enregistrés avec le journaliste Abdo Semmar, Toufik Ben Nasser, fils du défunt général Larbi Ben Nasser et véritable « enfant de l’institution », brise un silence troublant, provoquant un véritable séisme au sommet du pouvoir algérien. Depuis la France, où il fait l’objet de poursuites, Ben Nasser livre un témoignage accablant sur les coulisses de l’Armée nationale populaire, évoquant la mort suspecte du général Gaïd Salah, les purges internes, les excès liés à la mégalomanie ainsi que l’enrichissement illicite de la caste militaire. Voici les coulisses d’un régime rongé par la cupidité et la paranoïa.
Ce document audiovisuel inédit, présenté comme une véritable bombe médiatique, ébranle actuellement les fondations du pouvoir algérien. Depuis la France, où il vit sous pression et sous la menace permanente de réseaux d’enlèvement, alors qu’Alger réclame son extradition sur la base d’un mandat d’arrêt émis par les autorités algériennes, Toufik Ben Nasser a brisé le mur du silence.
Fils du défunt général Larbi Ben Nasser, l’une des figures importantes et des piliers de l’appareil judiciaire militaire algérien, et frère du colonel Boualam Ben Nasser, ancien consul d’Algérie à Alicante et ancien officier du renseignement extérieur, il s’est longuement entretenu avec le journaliste Abdo Semmar. Ces déclarations ont été diffusées sous forme d’entretiens sur la chaîne YouTube d’Abdo Semmar.

Fort de sa position particulière d’« enfant de l’armée », ayant grandi dans l’environnement sécurisé des hauts commandements, Ben Nasser révèle des secrets d’État, une corruption profondément enracinée, la folie de certains dirigeants et les luttes acharnées entre les différents clans qui rongent les fondements du régime algérien.
L’enfant de l’institution
Pour comprendre l’importance de ces déclarations, il faut savoir qui est Toufik Ben Nasser. Né au cœur de l’institution militaire à Blida, il a grandi sous l’autorité de son père, le général Larbi Ben Nasser.
Celui-ci rejoint l’armée en 1973 et exerce successivement comme juge d’instruction puis procureur à Blida, Oran et Constantine. Larbi Ben Nasser est ensuite promu inspecteur général avant de prendre, en 1999, la direction de la Direction centrale de la justice militaire.
Selon son fils, Larbi Ben Nasser avait reçu une formation en criminologie et en psychologie en France et au Canada. Il était un juriste rigoureux et l’un des artisans de la police scientifique algérienne moderne.
Toufik grandit ainsi au sein de l’environnement matériel et politique de l’élite algérienne. « Nous étions une seule famille », affirme-t-il, en citant les noms de ses voisins, hauts responsables vivant dans les résidences militaires d’Oran, de Blida et du Club des Pins : le général Athmane Tartag, surnommé « Bachir », ancien responsable des renseignements algériens ; le général Ismaïl Lamari, ancien directeur de la Direction du contre-espionnage ; le général Abdelhamid Bouhidjel, directeur des infrastructures militaires au ministère de la Défense nationale ; le général Abdelhamid Bendaoud, ancien responsable du renseignement extérieur, ainsi que la famille Zéroual.
Il évoque également les relations directes de son père avec la famille Bouteflika, notamment Saïd, frère du défunt président Abdelaziz Bouteflika, avec l’ancien directeur de la police Ali Tounsi, ainsi qu’avec le général Toufik, tristement célèbre et considéré comme l’un des architectes de la « décennie noire » en Algérie, qui aurait fait environ 200 000 morts.
Toufik Ben Nasser dresse le portrait d’un père strict et attaché à ses principes. Larbi Ben Nasser est décédé le 1er septembre 2005 dans un accident de la circulation. Cette mort soudaine a privé ses enfants de leur protecteur naturel, les exposant par la suite à la brutalité de la caste dirigeante.
Un état-major ignorant et atteint de mégalomanie
Les révélations de Toufik Ben Nasser décrivent une gestion chaotique au sein de l’Armée nationale populaire, notamment durant le règne absolu du général Ahmed Gaïd Salah, ancien chef d’état-major.
Ben Nasser brosse le portrait peu flatteur d’un homme au niveau d’instruction limité, imposé au sommet du pouvoir.
« Il ne savait même pas ce qu’était l’ADN. Il mélangeait tout. Il était impossible d’avoir avec lui une discussion rationnelle. Il passait de la bonne humeur et de la cordialité à la paranoïa et à des accès de colère en un clin d’œil et sans aucune raison », explique Toufik Ben Nasser, critiquant l’absurdité du système algérien de promotions militaires.
Connaissant les coulisses du pouvoir, Ben Nasser révèle également le mode de vie étrange et les excentricités de Gaïd Salah. L’ancien chef d’état-major aurait transformé le commandement en véritable fief personnel, dirigeant la vie politique et économique du pays selon ses propres volontés.
Alors qu’il prétendait mener une vie « modeste », il se serait livré à diverses extravagances, notamment en collectionnant des animaux exotiques, particulièrement des paons, dans sa résidence. Dans sa voiture, il aimait écouter constamment la même chanson de raï, « Zawali ou Fahl ! ». « C’était insupportable », se souvient Ben Nasser.
La mort soudaine de Gaïd Salah, dans la nuit du 22 au 23 décembre 2019, constitue l’une des principales révélations de Toufik Ben Nasser.
En raison de sa proximité avec les centres de décision, qui lui permettait d’avoir un accès direct aux coulisses du pouvoir, Ben Nasser fournit un récit détaillé de cette mort qui allait bouleverser le sommet du régime algérien.
Pour comprendre ce qu’il a vu et entendu, il faut rappeler la relation étroite qu’il entretenait avec l’ancien homme fort du pays. Ben Nasser était personnellement chargé de gérer la résidence privée de Gaïd Salah.
Cette confiance lui donnait un accès direct et permanent au domicile du chef d’état-major, lui permettant de rester au contact de son entourage, de ses médecins et de ses proches.
Des indices d’une élimination
Selon le récit de Toufik Ben Nasser, la disparition de Gaïd Salah n’aurait pas été une mort ordinaire ni simplement due à un arrêt cardiaque.
Ben Nasser affirme avoir été directement informé de l’urgence médicale qui avait frappé le général dans son appartement. Après être arrivé sur place et avoir échangé avec ses proches, il décrit une atmosphère de panique et une rapidité inhabituelle de la part des forces de sécurité venues boucler la zone.
Il raconte une scène de chaos total à l’intérieur de la maison : une ambulance impuissante, des ordres contradictoires et une prise en charge médicale étrangement désorganisée du dirigeant de facto du pays.
Il ajoute avoir vu d’importantes traces de sang dans la salle de bains de Gaïd Salah. « Je ne suis pas médecin, mais on ne vomit pas du sang à la suite d’un arrêt cardiaque », commente-t-il.
Ben Nasser affirme également avoir entendu les témoignages et les appels au secours de proches et d’employés présents dans la maison au moment de l’incident. Tous auraient décrit un homme qui se tenait debout quelques heures auparavant, qui avait présidé d’importantes réunions politiques et installé Abdelmadjid Tebboune à la présidence de la République.
Ce que Toufik Ben Nasser dénonce fermement comme une « mort suspecte », qu’il considère comme pouvant relever d’un assassinat politique ou d’un empoisonnement, repose selon lui sur une série d’autres anomalies qu’il aurait observées et entendues cette même nuit et dans les jours suivants.
Dès la confirmation du décès, le principal garde du corps de Gaïd Salah ainsi que son médecin personnel auraient été écartés, isolés et empêchés de parler ou de livrer leur version des faits à la presse ou aux officiers de l’armée.
Ben Nasser affirme que, face aux soupçons ouvertement exprimés, quoique discrètement, par certains hauts gradés, l’ordre absolu donné par le nouveau pouvoir, représenté par Abdelmadjid Tebboune et le général Saïd Chengriha, aurait été d’interdire toute autopsie.
Ben Nasser dit avoir été témoin de manœuvres visant à fermer le cercueil le plus rapidement possible et à organiser rapidement des funérailles officielles afin d’enterrer la vérité et d’éliminer d’éventuelles preuves matérielles susceptibles d’indiquer la présence d’une substance toxique dans l’organisme du général.
Il affirme également avoir assisté ensuite à une véritable opération de purge. La mort du chef d’état-major aurait immédiatement déclenché une campagne contre tous ceux qui détenaient des secrets sur cette nuit.
Les fils de Gaïd Salah furent poursuivis, ses collaborateurs arrêtés, tandis que les personnes chargées de gérer sa résidence, comme Ben Nasser lui-même, auraient été considérées comme des témoins indésirables qu’il fallait neutraliser. Cette situation aurait poussé Toufik Ben Nasser à l’exil et l’aurait finalement conduit à décider de révéler toute la vérité.
L’ironie tragique du régime algérien résiderait dans le destin de Gaïd Salah. Alors qu’il avait contribué à l’émergence du nouveau système politique et à l’installation d’Abdelmadjid Tebboune à la présidence, son nom aurait été effacé de la mémoire officielle dès son enterrement.
L’homme dont le pouvoir était absolu aurait été jeté dans les oubliettes de l’histoire, tandis que son clan aurait été méthodiquement démantelé, ses membres emprisonnés ou contraints à l’exil par ceux-là mêmes qu’il avait contribué à porter au pouvoir.
Corruption structurelle et guerre sans merci
À travers ses révélations à Abdo Semmar, Toufik Ben Nasser expose la dimension financière et matérielle d’un régime militaire fonctionnant comme une caste fermée et profondément corrompue.
Il décrit une institution transformée en oligarchie économique. L’armée algérienne ne protégerait plus seulement le « régime », mais aussi un empire financier dont les privilèges serviraient à maintenir le train de vie des dirigeants militaires et de leurs proches.
Ces révélations font état de détournements massifs dans les budgets de la Défense nationale, qui n’auraient subi aucune réduction. L’institution militaire fonctionnerait selon un mécanisme d’impunité, dans lequel les nominations aux postes supérieurs permettraient l’appropriation de fonds publics.
À titre d’exemple, le général Abdelkader Lachkhem, ancien chef du département des transmissions et de l’information, est accusé d’avoir détourné des sommes astronomiques estimées à près de deux milliards de dollars, à travers une manipulation systématique des factures relatives aux équipements de communication militaire et la détention de comptes secrets à l’étranger.
L’un des aspects majeurs abordés par Toufik Ben Nasser concerne la situation des « enfants de la caste militaire ». En Algérie, le simple fait d’être le fils d’un haut gradé donnerait accès à des prêts bancaires sans garanties, à des licences d’importation exclusives et à des terrains appartenant à l’État.
Ainsi, les fils d’Ahmed Gaïd Salah, Adel et Boumediene, seraient devenus du jour au lendemain de puissants magnats de l’immobilier et de l’agroalimentaire dans l’est de l’Algérie, grâce au soutien et aux instructions de leur père.
Ils auraient possédé des minoteries, des journaux, des entreprises de transport ainsi que des terres agricoles appartenant à l’État, cédées pour un dinar symbolique.
Il y a également le cas de Khaled Tebboune, l’un des fils du président Abdelmadjid Tebboune, impliqué dans le scandale de la saisie de 701 kilogrammes de cocaïne au port d’Oran.
Son incarcération initiale puis son acquittement rapide illustreraient, selon Ben Nasser, la protection dont bénéficieraient les enfants de la classe dirigeante.
Toufik Ben Nasser reconnaît lui-même qu’en tant que fils de général, il a intégré le monde des affaires en Algérie dans un environnement où le nom de famille constituait une sorte de clé commerciale magique.
La corruption serait utilisée comme un instrument de contrôle mutuel au sein de la haute direction. Les dirigeants fermeraient les yeux sur les affaires de corruption des officiers tant que ceux-ci resteraient loyaux.
Dès qu’un général perd son influence ou essuie une défaite dans une lutte de pouvoir, comme cela aurait été le cas sous Chengriha, ses dossiers financiers seraient rouverts par la justice militaire afin de justifier son éviction sous couvert de « lutte contre la corruption ».
Alors que les budgets de la santé, de l’éducation et des infrastructures sont soumis à de strictes mesures d’austérité, le budget du ministère de la Défense nationale resterait à l’abri du contrôle de la Cour des comptes.
Cette protection financière garantirait la continuité des privilèges de la caste dirigeante.
Cette gestion fondée sur le clientélisme au sein de l’institution militaire confirme, selon l’analyse de Ben Nasser, que derrière les discours nationalistes retentissants, le régime algérien aurait été construit sur la protection des intérêts économiques des généraux et des biens de leurs enfants, au détriment des ressources du pays et de sa population.
Le fil conducteur serait une lutte interne entre les clans et les services. L’un des exemples les plus frappants serait la campagne de purge permanente au sein des services de renseignement, où au moins 14 responsables de ces services auraient été écartés depuis 2020, soit directement après l’arrivée du président Tebboune au pouvoir.
Ces changements incessants révéleraient un système vivant dans une paranoïa permanente, chaque clan cherchant à neutraliser l’autre.
Dans cette guerre « où tous les moyens sont permis », la famille Ben Nasser aurait été ciblée : ses frères dans l’armée et la police auraient été arrêtés ou persécutés afin d’empêcher la divulgation des secrets d’État qu’ils détenaient.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le séisme provoqué par ses révélations en Algérie et la colère populaire qui les a accompagnées.
Devenu la principale cible du régime, Ben Nasser ferait l’objet d’une vaste campagne de diffamation menée par les médias militaires officiels et officieux, ainsi que de pressions continues visant à obtenir son extradition.
Il sait que le régime algérien ne pardonnera pas à l’un de ses « enfants » d’avoir exposé publiquement les dessous sales de la dictature militaire.
Texte rédigé par Tarek Qotab

 

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